Régions : le «bon découpage» n’existe pas ! par P. Subra

Publié le par Grand Paris

TRIBUNE LIBRE
LIBERATION
06/04/2009

Philippe Subra Institut français de géopolitique, université Paris-VIII-Saint-Denis.


Vingt-deux, quinze ou huit régions ? L’idée d’un redécoupage régional qui revient hanter périodiquement le débat public sur l’organisation territoriale de la France repose sur deux postulats : 1) La proximité serait nécessairement un gage d’efficacité, le pouvoir régional comprendrait mieux les problèmes du territoire que l’Etat lointain et serait mieux à même de définir les bonnes politiques. 2) Plus une région serait vaste et peuplée, plus elle serait efficace. Il faudrait donc réduire le nombre des régions pour en augmenter la taille. CQFD.

Il est vrai que, si la France a beaucoup changé depuis trente ans, elle le doit en grande partie à la décentralisation et à l’action des régions, notamment dans le domaine culturel, dans celui des transports et du développement économique local. Mais il faut se méfier de ces idées simples. La référence en la matière est souvent l’Allemagne et ses poids lourds, la Bavière, le Bade-Wurtemberg. Or la vraie différence entre régions françaises et Länder allemands n’est pas la taille, mais l’étendue des compétences et l’importance des moyens financiers. Plusieurs régions allemandes ne sont guère plus peuplées que leurs homologues françaises - huit des seize Länder ont moins de 3 millions d’habitants. Mais toutes disposent de budgets considérablement supérieurs à ceux des régions françaises. Car l’Allemagne est un Etat fédéral et de larges pans des politiques publiques - la culture, l’éducation notamment - sont presque totalement du ressort des régions. Faut-il envier cette situation ? Pas sûr. La mise en œuvre de bien des politiques nécessaires entraîne outre-Rhin d’interminables négociations. Ailleurs, en Espagne, la répartition des grands investissements et celle des ressources en eau sont l’objet de véritables bras de fer entre Autonomies. En Italie, la Ligue du Nord revendique la régionalisation de la fiscalité. Et en Belgique, le fédéralisme paralyse l’Etat face à la crise financière. L’Etat à la française, malgré tous ses défauts, sa lourdeur, son arrogance, joue un rôle extrêmement utile en ces temps de crise : il détermine des réponses communes, les met en œuvre et il compense les inégalités régionales. Il faut donc plus de pouvoir et plus d’argent pour les régions, sans aller jusqu’au fédéralisme, mais on peut douter que la réduction de leur nombre soit réellement prioritaire. Elle a d’autant moins de chance de se réaliser que la commission Balladur et Nicolas Sarkozy ont pris soin de préciser qu’il n’y aurait de regroupement que volontaire.

Les réactions qui ont immédiatement fusé venant des régions menacées montrent que les volontaires risquent d’être rares. En réalité, le principal défaut de la réflexion engagée est de ne considérer la question du redécoupage des régions que sous un angle fonctionnel, celui de l’efficacité de l’action publique (moins évidente qu’il n’y paraît) et celui de la cohérence des territoires (regrouper ce qui vit ensemble et dépend l’un de l’autre).

Or les régions - et les territoires en général - ont d’autres fonctions que l’on peut qualifier de «géopolitiques». Elles sont d’abord une référence identitaire, une façon de dire «nous» face aux menaces et à la complexité du monde ou plutôt une déclinaison du «nous» entre ville ou terroir, nation, Europe et planète. Certes, cette référence est très inégale selon les territoires. Elle est forte là où elle s’appuie sur une histoire identifiable et particulière, une langue régionale, la géographie, donc en Corse, en Bretagne, en Alsace, dans les DOM, dans le Nord-Pas-de-Calais. Mais même là où ces facteurs n’existent pas, comme en Champagne-Ardenne ou dans le Centre, près de trente ans de régionalisation ont abouti à l’émergence d’une identité régionale. Suffisante en tout cas pour que la disparition ou la fusion de la région soit refusée par les électeurs en cas de référendum. L’autre fonction des régions est d’être des territoires politiques, c’est-à-dire des objets de rivalités entre forces politiques, sources de pouvoir au plan local et national, lieux d’établissement de rapports de forces, de négociations, de débats et d’élaboration des politiques. Il faudrait beaucoup de vertus aux élus régionaux pour renoncer à leurs positions de pouvoir, accepter un arrangement qui favorise le camp adverse. D’autant qu’ils sont généralement persuadés qu’ils défendent mieux les intérêts de leur territoire et de ses habitants dans le cadre d’une petite région que d’une grande. Sauf là où des projets de fusion sont déjà envisagés par les élus locaux eux-mêmes, en Normandie entre les deux régions, en Alsace entre les deux départements et la région, les propositions de la commission Balladur en matière de redécoupage régional ont donc toutes les chances de rester lettre morte.


Coauteur de : Nouvelle Géopolitique des régions françaises, Fayard 2005.


Publié dans Région Ile de France

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