Discrimination ethnique et discrimination urbaine

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE
LIBERATION 06/05/09

Laurent Gobillon chercheur à l’Ined (Institut national d’études démographiques) et au Crest (Centre de recherche en économie et statistique), Thierry Magnac chercheur à l’Ecole d’économie de Toulouseet Harris Selod chercheur au Crest.

Les techniques de «testing» utilisées par des associations pour dénoncer les discriminations à l’embauche, par les agences immobilières ou à l’entrée des boîtes de nuit jouent un rôle important dans la prise de conscience de la discrimination en France. Elles sont un outil efficace de la lutte contre les discriminations. Néanmoins elles ne peuvent donner une mesure fiable de la prévalence des discriminations en France. Il faut pour cela des enquêtes ou des données administratives.

Ainsi dans nos travaux sur le chômage en Ile-de-France à la fin des années 1990, nous montrons que le taux de sortie du chômage, vers l’emploi, des ressortissants d’Afrique (Maghreb et Afrique subsaharienne) est à peu près moitié moindre que celui des personnes de nationalité française. Et ceci en comparant des personnes de mêmes sexe, âge et niveau d’éducation. A titre d’indication, cet écart est aussi fort qu’entre une personne de niveau d’éducation primaire et une personne ayant un diplôme du supérieur. Autrement dit, un ressortissant africain diplômé du supérieur sort du chômage aussi difficilement qu’un Français de niveau d’éducation primaire.

Qui plus est, l’importance de la population concernée par ce problème, évaluée à 1 million de personnes en Ile-de-France, est très probablement sous-estimée, car, en l’absence de statistiques «ethniques», nous sommes obligés de l’appréhender sous le seul angle de la nationalité.

Les disparités de situation par rapport à l’emploi ne s’arrêtent pas là puisque les écarts liés aux nationalités sont renforcés par les disparités spatiales : nous montrons qu’à caractéristiques individuelles égales, un habitant d’une commune où les personnes ont des difficultés à trouver un travail trouvera lui-même moins facilement un travail. La corrélation entre les difficultés individuelles et communales de sortie du chômage est donc très forte et pour les plus désavantagés, il y a «double peine», individuelle et collective. Ainsi les communes où les personnes ont le plus de mal à trouver un emploi sont les communes où vivent beaucoup de ressortissants étrangers et surtout ceux du continent africain qui constituent 9 % de la population en Ile-de-France. Dans une commune où vit 1 % de plus de ressortissants africains, le taux de sortie du chômage au bout d’un an sera 1 % plus faible.

Bien sûr, ces disparités liées simultanément à la nationalité et au lieu de résidence peuvent ne pas refléter uniquement des discriminations. Des biens publics utiles dans la recherche d’emploi, comme les transports, peuvent être insuffisamment développés, les réseaux sociaux peuvent être plus ou moins efficaces. Néanmoins, ce qui est clair, c’est que les disparités se renforcent l’une l’autre, l’adresse s’ajoutant au faciès.

Les spécialistes des questions urbaines comprennent encore très mal la manière dont se forment des ghettos. Il y a sans doute multiplicité de configurations spatiales possibles résultant du jeu entre tous les acteurs. La ségrégation résidentielle et les problèmes de chômage sont beaucoup plus forts dans certaines que dans d’autres. Il revient dans ce contexte à la puissance publique d’intervenir pour s’assurer que la société s’installe dans la situation la plus conforme aux choix collectifs de la République, ici parfaitement liés, d’intégration résidentielle et d’emploi.

Les politiques de la ville doivent donc, selon nous, être plus matérielles que symboliques, comme elles ont trop tendance à l’être. Elles sont bien connues : investir dans l’éducation, redistribuer les ressources entre communes sur tous les fronts et pas seulement sur le marché du travail, répartir les logements sociaux dans toutes les communes. Cette dernière politique contribue à affaiblir les préjugés car il faut empêcher au maximum que se fasse dans les esprits un lien entre nationalité et adresse de résidence. Pour cela il faudrait confier la gestion de l’espace urbain à une agence indépendante, dotée de pouvoirs forts et jugée à l’aune d’un cahier des charges établi par la représentation nationale.

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