"Le Grand Pari et la déesse Mobilité" par F.S. Braun

Publié le par Association Grand Paris

TRIBUNE LIBRE
LE MONITEUR 23/04/09

Par François-Stéphane Braun, économiste et architecte DPLG à Paris

Le "Grand Pari et la déesse mobilité?" Voilà un panthéon par trop étriqué pour l'architecte et économiste François-Stéphane Braun. Ajoutons-y les dieux de la proximité, de ceux qui feront la chair sans laquelle le réel de demain ne trouvera pas le minimum d'harmonie pour exister.


L'heure est passionnante : en pleine crise, elle nous convie à une réflexion croisée sur deux questions qui ont en commun qu'elles sont chacune vitales donc prioritaires, et que la seconde ne pourra se résoudre que dans la première. Cette première, c'est rien moins que de concevoir et mettre en oeuvre un nouveau type de développement de notre société humaine de manière à ce qu'elle puisse durer ; la seconde, applicatif local de la précédente, c'est de tracer le dessin futur de nos métropoles, à commencer pour nous par celui de l'agglomération capitale.

 

Développement Durable?
Traduction réductrice du « sustainable development » anglais, terme frappé au coin de l'empirisme qui caractérise ses auteurs. Sans sa lourdeur ambiguë, on aurait pu lui préférer « développement supportable » pour mieux rendre compte de l'urgence de la question confrontée à des moyens limités. C'est ici et maintenant qu'il nous faut développer un projet collectif nouveau, penser et agir comme jamais auparavant, toute recette nostalgique du passé étant disqualifiée par l'échelle des défis à relever ; appliqué à la question urbaine, il n'est pour s'en convaincre que de considérer l'échelle des mégapoles du temps présent : changement de nature, naissance de nouvelles entités.

 

Le « Grand Pari » ?
On peut trouver le jeu de mot douteux ou même inquiétant : est-ce que l'avenir de l'agglomération parisienne va se jouer à un guichet du PMU ou à une table de poker autour de laquelle on aurait réuni les « people » du moment ? Non, trêve d'esprit chagrin : après quelques mois et des milliers de débats plus tard, nourris par la fabrication du SDRIF d'abord, le réveil du Prince, ensuite, faisons un heureux constat : leur densité, la large mobilisation qu'ils ont suscitée, le foisonnement des idées, les affrontements implicites et les envies profondes réveillées, voilà un témoignage rassérénant de nouvelle vigueur démocratique, moment aussi rafraîchissant que nécessaire après les années de « La France moisie » que dénonçait Philippe SOLLERS. Il serait maintenant décevant de voir l'exercice se conclure seulement par un « Delouvrier -ou autre Blanc- mettez-moi de l'ordre dans tout ce merdier », méthode dont on connut en son temps les vertus, mais aussi les limites qu'il faudra bien un jour accepter.

Quelque chose de nouveau, de précieux, a émergé de cette pratique inédite de la concertation élargie : un débat de consensus autour d'un principe qui, s'il n'est pas suffisant, est absolument nécessaire à un développement urbain harmonieux et durable : la densité. Hier encore, elle était quasiment synonyme de promiscuité et de tous les maux attachés, elle renvoyait aux critiques qu'Ernst von Salomon (théoricien qui nourrit en son temps la pensée hitlérienne) développait dans son ouvrage manifeste, « la Ville ». Aujourd'hui, les fondements de ce redoutable verrou conceptuel commencent à céder : premières brèches dans la version contemporaine et consumériste du «Hameau» de Marie-Antoinette- le pavillon planté au milieu de son petit jardin qu'on rejoint au bout d'une route de plus en plus longue dans un lotissement de plus en plus isolé.

Alphonse Allais, esprit plus caustique et sombre que l'image de plaisantin que lui donne la postérité, ne pensait qu'à dénoncer une absurdité quand il proposait de construire les villes à la campagne !
Fausse ville et fausse campagne.

Pour autant, la bataille de la densité reste à remporter : d'obscures résistances locales, des intérêts particuliers vont encore tenter de battre en brèche cette avancée essentielle ; la démonstration du bien-fondé d'un projet de ville dense reste à parfaire, même si elle satisfait essentiellement à la qualité première que l'homme a toujours recherché, par évidente nécessité, dans l'implantation et la configuration de ses établissements : l'Accessibilité. Accessibilité au travail, à la culture, aux biens et services, aux moyens de protections sécuritaires et sociales, bref, aux besoins et désirs qui l'animent.
Rapprocher les gens, limiter les infrastructures lourdes dévoreuses d'énergies énormes et de toute nature, protéger les espaces naturels et la biodiversité. Densité et accessibilité vont de pair.
Accessibilité : le temps nous est compté, c'est notre ressource la plus rare. Il est naturel de souhaiter soit avoir de courtes distances à parcourir, soit être transporté rapidement vers l'endroit où l'on désir se trouver.
Créer de la proximité, créer de la mobilité : les deux flexions de l'accessibilité, ses deux impératifs complémentaires pour fabriquer de la ville dense, heureuse.

La mobilité ?
Ces temps-ci à Paris, on en parle, on en parle même beaucoup et d'un ton martial et déterminé : « cet engouement pour la mobilité [implique] une course de vitesse en matière d'investissements en Ile de France », indique Guillaume Pepy pour la SNCF : il est décidé à « mettre le paquet » pour répondre aux voeux de Nicolas Sarkozy. A la RATP, « il y a nécessité de passer à la vitesse supérieure... Il nous faut de nouvelles infrastructures » déclare Pierre Mongin. Le 17 mars, à Chaillot, Christian Blanc, d'un air mystérieux et gourmand, nous annonce un projet de rocade automatique de 130 Km pour 15 à 20 milliards d'euros en 5 ans... Sans oublier le programme porté par le STIF : quelques 18 milliards d'euros, avec force tangentielles, rocades et autres barreaux.
Compte-tenu des énormes retards pris dans ce domaine, ils ont tous raison. Même si ces projets s'affrontent, ils sont nés de retards accumulés, de la multiplication des points de saturation et de l'aggravation des situations d'enclavement de trop de territoires. Il y a urgence.

D'un autre côté, au-delà du caractère encore très majoritairement radio-concentrique des projets avancés, renforçant par là la problématique de la relation d'un hyper-centre à une polycentralité qui reste à rendre lisible, une autre question plus pesante vient, en guise d'hypothèse, à l'esprit : est-ce que cette seule accélération continue du mouvement « brownien » procurée par l'accroissement de la mobilité est une réponse suffisante pour conjuguer nouvelle modernité et développement durable ? Les crises qui ébranlent aujourd'hui nos sociétés nous imposent la rupture du modèle de notre développement : où est cette rupture dans le débat qui se concentre, conceptuellement et budgétairement, sur les transports ? On peut en douter.

Se déplacer mieux, sans doute, mais pour aller où ?
Changement de paradigme. D'aucuns restent perplexes devant l'invitation faite aux architectes par la présidence de la République d'apporter l'éclairage de leur regard particulier. On peut contester la méthode un peu brouillonne et grandiloquente façon second empire : heureusement pourtant qu'elle existe ! Elle a le mérite de donner la parole à des gens, les architectes, dont la culture et les compétences vont à la conception de projets de bâtiments, d'espaces à mettre en forme.

Multipolarité, polycentralité, éco-quartiers, mixité, nouvelles formes architecturales et urbaines...Peu importe le flacon. Changer d'échelle, engager la rupture du développement durable, c'est, à côté de la mobilité, créer de la proximité, oublier le modèle hypercentré au profit d'un maillage serré de centres attractifs propres à relativiser le désir de déplacement.
Les mettre en oeuvre demandera autant de courage politique et d'énergie créatrice que la modernisation des transports, sinon plus. Dans l'agglomération parisienne, les territoires pour ces projets sont déjà occupés, les terrains à bâtir de demain sont aujourd'hui occupés par du bâti et des infrastructures. Belles (?) endormies de la première moitié du XXe siècle, des zones entières de banlieue sont recouvertes d'un bâti peu dense et obsolète : résilles amorphes, elles sont la négation même de la centralité. Sans invoquer le fantasme iconoclaste et récurrent (les hygiénistes et autre Le Corbusier), de la « tabula rasa », il faut se décider à y toucher. Créer des centres complexes, attractifs, multifonctions propres à réduire les désirs et besoins de déplacement et à affranchir pour partie leurs résidents du déterminisme de l'hyper-centre ne se fera pas par des interventions interstitielles et marginales dans ces territoires.
Récupérer et valoriser les grandes infrastructures existantes comme l'ont proposé une grande part des architectes qui se sont déjà exprimé est indispensable, mais pas suffisant. Les opérations de restructuration physique à engager dans l'urbain existant devront atteindre une taille critique, gage de leur succès, qui suppose des politiques foncière et réglementaire d'une ambition comparable à celle des villes nouvelles en leur temps, mais cette fois-ci appliquées à des territoires déjà urbanisés.

S'engager à atteindre les objectifs du « facteur 4 », c'est nécessairement créer de la proximité : se déplacer moins pour vivre mieux. Faute de quoi les plus belles préfigurations d'un « avenir durable » resteront d'inutiles rêveries lénifiantes et démagogiques.
Passer de l'antique concept général de « ville » (il vient de la « villa » romaine !) à celui de « tissu urbain » ? Remixer les échelles territoriales entre espaces naturels et espaces bâtis ? Ces enjeux aussi transparaissent dans la vision d'un « Paris jusqu'à la mer » où dans l'image d'un tissu maillé cohérent mais plein d'intelligences particulières et multiples ; Impérieuse nécessité de la cohérence.
Alors, le « Grand Pari et la déesse mobilité ? » Voilà un panthéon par trop étriqué. Ajoutons-y les dieux de la proximité, de ceux qui feront la chair sans laquelle le réel de demain ne trouvera pas le minimum d'harmonie sans lequel il ne pourra pas exister.
Autant que pour faire des tramways délicieux et des métros magiques, consacrons toutes les ressources de notre génie collectif à réussir cette révolution. Les architectes y sont prêts.

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