Les nouveaux habits du dimanche

Publié le par Association Grand Paris

TRIBUNE LIBRE I LIBERATION 19/08/09

Par JEAN-YVES BOULIN sociologue CNRS, Irisso (Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales) université Paris-Dauphine.

La loi relative au travail dominical dans les commerces vient d’entrer en vigueur. Gageons qu’à peine promulguée, elle fera l’objet de contestations, de demandes de dérogations, de décisions préfectorales arbitraires. De ce point de vue, l’habit est large et les employeurs s’y sentiront à l’aise.

Il fut en revanche étriqué en ce qui concerne le processus social. Comme dans le cas des 35 heures, on maintient intact le principe légal du repos dominical, tout en mettant en place, en dehors de toute concertation sociale, un ensemble de dispositions permettant de le vider de son sens : ouverture de plein droit des commerces dans les communes touristiques et thermales sans obligation de compensation salariale et régime dérogatoire (avec possibilités de contreparties ouvertes à la négociation) dans les agglomérations de plus d’un million d’habitants grâce à l’invention du Périmètre d’usage de consommation exceptionnel (Puce). Ces dispositions vont immanquablement soulever trois types de questions porteuses de contestations et demandes de dérogations :

- Quel est le champ et la définition à retenir pour une zone touristique ?

- Pourquoi la notion de Puce est-elle circonscrite à trois agglomérations ?

- Et surtout, pourquoi le principe des contreparties peut-il être remis en cause dans les zones touristiques (y compris là où les salariés se sont portés volontaires en raison de ces contreparties) et pourquoi y a-t-il une telle inégalité de traitement entre les salariés de ces zones et ceux des Puce ?

Reste que la grande aporie de cette loi est sa focalisation sur les activités commerciales et son silence assourdissant sur ce qui constitue le cœur de la société de la connaissance. Que l’on prenne en compte les arguments des tenants de l’ouverture du dimanche ou ceux de ses opposants, aucun ne répond aux enjeux actuels d’une élévation des niveaux d’éducation qui ne passe pas uniquement par le système scolaire ou la formation continue, mais aussi par un plus large accès à la culture et aux savoirs aux différents âges de la vie.

En ce début du XXIe siècle, la question de société posée par le statut du dimanche consiste bien plutôt dans l’accès aux services culturels et de loisirs, qu’il s’agisse des bibliothèques, des médiathèques, des musées ou des équipements sportifs dont les horaires sont souvent restreints ce jour-là. C’est dans un plus grand accès à ces activités que gisent à la fois les potentialités d’un développement de la société, de la connaissance et d’une plus grande cohésion sociale. C’est dans ces activités que résident les plus grands gisements d’emploi. L’ouverture dominicale des bibliothèques aux Pays-Bas, qui s’est généralisée au milieu des années 1990, a généré des mutations profondes de leurs fonctions. Elles sont devenues des lieux polyvalents intégrant des fonctions d’animation, de création d’événements, de socialisation matérialisés par des salles de lectures de journaux, des cafés et restaurants littéraires et autres lieux ludiques pour toute la famille. C’est le constat de ces évolutions qui a levé tous les obstacles du côté des salariés qui ont perçu très vite l’innovation dont ils étaient porteurs. Par ailleurs, cet exemple montre que ces questions d’ouverture et d’accessibilité doivent tenir compte de la spécificité de chacun des territoires.

Les politiques temporelles locales, portées en France par le réseau Tempo Territorial, s’appuient sur des processus de concertation très larges. Avec ce dialogue, les représentants habituels du débat social ne demeurent pas dans un face-à-face souvent mortifère. Le maire ou le président de la collectivité locale organise des concertations ouvertes aux associations d’habitants et d’utilisateurs de la ville ou du territoire sur tout un ensemble de questions relatives à l’accessibilité des services. Ce processus permet de dépasser les positions idéologiques pour les confronter à des aspirations exprimées et non imaginées. Si l’on avait substitué un tel processus participatif à une démarche législative qui aurait dû se limiter à l’énonciation de garanties relatives au volontariat et à la rémunération (ce qu’elle ne fait malheureusement pas), la décision de savoir ce qui doit être ouvert le dimanche, dans quels lieux du territoire et à quelle période de l’année aurait alors tenu compte des habitus locaux. L’activité commerciale marchande (mais aussi logistique) viendrait alors compléter cette nouvelle offre culturelle là où elle apparaîtrait nécessaire.

Si, comme l’affirme Martine Aubry, il faut inventer un postmatérialisme porteur d’une société du bien-être et du bien vivre, le politique doit alors se départir, dans une société diversifiée, de postures idéologiques et être à l’écoute des citoyens et des mutations de la société.

Le débat sur l’ouverture du dimanche est une réelle question de société qui mérite mieux que le rapiéçage d’un costume démodé.

Dernier ouvrage :Villes et politiques temporelles, la Documentation française.


Publié dans Economie - Commerce

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article