Roland Castro : "Il faut en finir avec ce qu'est Paris aujourd'hui"

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE I LE MONDE | 11.09.09

Roland Castro dirige l'un des dix cabinets d'architectes retenus pour travailler ensemble sur le Grand Paris. Il explique l'originalité de ce projet d'une ampleur inédite, qui ambitionne de réinventer l'espace urbain.

Entre les architectes, la compétition est constante. Pour le Grand Paris, on est en présence de dix projets concurrents. Comment pensez-vous vraiment pouvoir travailler ensemble ?

Il faut d'abord bien préciser qu'il ne s'agit pas d'un concours. Plusieurs cabinets d'architectes - une quarantaine - ont fait savoir qu'ils étaient intéressés par le projet du Grand Paris et ont transmis des dossiers avec toutes leurs réalisations. Dix ont été retenus et chacun a alors présenté sa vision. Il y a bien sûr des divergences. Mais aussi des points communs. Et puis nous nous connaissons bien. Notamment Antoine Grumbach, Christian de Portzamparc et moi. En 1974, alors qu'aucun de nous n'avait encore beaucoup de commandes, nous avions créé, avec quelques autres, un groupe de réflexion. Nous étions en guerre contre le mouvement moderne. Nous étions attachés à l'idée qu'il faut fabriquer de la ville et pas des objets séparés. Donc, aujourd'hui, dans les six équipes françaises retenues, il y a des gens qui ont une histoire commune.

Vous êtes le seul, avec Michel Cantal-Dupart, à avoir travaillé au projet Banlieues 89, qui a échoué.

Le projet d'ensemble n'a pas été réalisé parce que nous nous sommes trouvés confrontés à la bureaucratie, mais l'échec n'a pas été total. D'abord on a ouvert les esprits. On a lancé beaucoup de projets. Il y a encore des villes aujourd'hui qui inaugurent des réalisations nées de Banlieues 89. Le tramway Saint-Denis-Bobigny vient de là. Tout comme le fait d'enterrer le TGV Sud-Ouest à Châtenay-Malabry.

Reste-t-il quelque chose de Banlieues 89 dans votre projet du Grand Paris ?

A cette époque, j'avais fait, avec Michel Cantal-Dupart, un projet du Grand Paris. Les concepts, tels qu'on les avait alors exposés à Beaubourg, restent valables. En particulier le fait que n'importe quel lieu a le droit de se prendre pour le centre. Et l'idée qu'il existe des lieux magiques partout autour du Paris historique, et que tous les lieux sont fécondables. On peut donner à chaque lieu de banlieue la même importance qu'à des lieux de Paris.

On avait déjà pensé qu'il fallait que l'armée quitte les forts, qui sont des châteaux. Charles Hernu était alors ministre de la défense et il avait convoqué les militaires pour leur faire part du projet. Depuis... il y a eu des travaux dans tous les forts et les militaires y sont très bien logés.

Que vous inspire le propos de Nicolas Sarkozy disant qu'il souhaite un Paris qui incarne "le vrai, le beau, le grand, le juste" ?

Le juste, oui. On en finit avec les banlieues, on en finit avec des situations d'apartheid urbain. Le Grand Paris ne peut pas seulement être le signe du rayonnement économique, il y faut aussi de la solidarité.

Vous approuvez aussi le président quand il dit qu'il faut sortir du zonage ?

Cela fait trente-cinq ans qu'on le dit, et ce n'est pas réglé. Il y a depuis toujours une faiblesse des intellectuels et des politiques sur la question urbaine. Même si cela change doucement, l'intelligentsia ne travaille pas vraiment sur ce sujet. La question urbaine n'a jamais été posée par les intellectuels comme centrale parce que ce Paris merveilleux, ce Paris de Baudelaire, c'est leur Paris. Annie Ernaux, elle, vit à Cergy-Pontoise, mais c'est une exception chez les écrivains et cela étonne certains. Ils ne sortent pas de ce Paris, ignorent tout de coins magnifiques, à Montfermeil par exemple, ou à Gennevilliers. Et toutes les cités-jardins ont quelque chose de magique.

Là on arrive au problème des transports, ces coins magnifiques dont vous parlez, y va-t-on aisément et rapidement ?

La question des transports est essentielle mais elle ne doit pas tenir lieu de toute la réflexion. Le projet sur les transports est pour l'heure le seul qui soit vraiment en route. Toutes les équipes ont abordé cette question. Nous pensons tous qu'il faut des transports rapides, des métros automatiques, des métros aériens, en particulier au-dessus de l'A 86. Moi j'aime aussi ce que j'appelle les transports poétiques, les bateaux sur la Seine, le tramway et les funiculaires. Certaines personnes prennent le tramway pour le plaisir et je le comprends, c'est une manière cinématographique de circuler dans la ville et de la voir.

Les dix projets font tous rêver, mais ont-ils la moindre chance de voir le jour ? Où est l'argent ?

Il est clair qu'il faut au minimum dix ans pour que le Grand Paris voie le jour. Sur la question de l'argent je ne suis pas totalement pessimiste. Une grande part du grand emprunt pourrait servir au financement du Grand Paris.

Comment passer de dix projets à un, sans en choisir un contre tous les autres ?

Nous allons nous réunir dans un atelier international du Grand Paris, où les dix équipes vont travailler ensemble. Il y a, certes, des différences entre les projets, mais, sur l'essentiel, il y a convergence. Tout le monde dézonne, tout le monde dérégule, tout le monde s'intéresse au développement durable, tout le monde est d'accord pour ne plus démolir bêtement. Plus personne n'est dans une pensée de la ville en extension, mais plutôt en intensité. C'est évidemment compliqué, lorsqu'on veut travailler ensemble. On a mis deux mois à se mettre d'accord pour créer une association des architectes du Grand Paris, mais on y est arrivé. C'est assez extraordinaire de pouvoir travailler sur un très grand territoire - dans le projet de mon cabinet, c'est un espace quinze fois plus grand que Paris - où il y a assez de place pour des egos d'architectes, fussent-ils surdimensionnés.

Et c'est un bonheur de fabriquer ce qui deviendra nécessairement une école qui va en finir avec la pensée issue du mouvement rationaliste moderne, avec la charte d'Athènes, rééditée en 1942 par Le Corbusier, qui a fabriqué de l'espace en morceaux : habiter ici, se divertir là... De cela beaucoup de choses encore aujourd'hui découlent, à commencer par les zones industrielles. On peut faire des endroits industrieux où il faut veiller bien sûr au bruit et à la pollution, mais on peut casser ces zones. Quand j'étais étudiant, la Monnaie de Paris était une usine qui employait 600 personnes et elle était à deux pas de l'Institut, en pleine ville.

Pour ce qui concerne le projet de votre cabinet, quel est le sens de ce parc à La Courneuve, dont l'image a été très médiatisée, parce qu'elle évoque Central Park à New York ?

Le conseil général de Seine-Saint-Denis a créé un parc, une zone parc, totalement coupée de l'urbanisation, sauf à un tout petit endroit. Ce parc est plus grand que Central Park. On peut le border, construire des cafés et des théâtres à l'intérieur. Il faut à la fois urbaniser et faire un véritable parc, pas un lieu vide. On a montré les immeubles le long de Central Park dans notre projet, pour donner une idée de l'échelle.

Mais ce lieu à réinvestir n'est pas unique. Je citerai le port de Gennevilliers, qui dans l'esprit du Grand Paris, doit être à la fois un port et un lieu de vie. Il y a là les plus beaux ciels de Paris. J'aimerais qu'on y construise un opéra. Je pourrais citer plusieurs autres lieux, qui peuvent devenir aussi importants que l'île Saint-Louis ou l'île de la Cité. On est tous d'accord sur l'idée de multipolarité. Rogers, dans son projet, montre bien comment il faut en finir avec ce qu'est Paris aujourd'hui, un corps, le Paris historique, et des membres éclatés, une banlieue en morceaux.

Quelle serait selon vous la plus belle réussite d'un Grand Paris qui verrait le jour ?

Le décloisonnement de l'habitat. Qu'il ne soit pas impossible d'habiter où on le souhaite. Aujourd'hui, on va en banlieue, par défaut. Dans le Grand Paris, s'éloigner du centre historique devrait pouvoir être un choix. Un choix heureux. Si je me mets à rêver... j'imagine que dans cinq ans j'irai écrire un livre dans un hôtel sur le port de Gennevilliers, près de l'opéra. Et pour le présenter, je ferai une conférence de presse au fort d'Ivry...

Propos recueillis par Josyane Savigneau





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