Ecologie et urbanisation sont-elles compatibles ?

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE I LIBERATION 25/09/09 INTERVIEW Par MAX ARMANET

Alain Juppé Maire de Bordeaux (UMP), ancien Premier ministre (1995-1997) Gérard Collomb Sénateur-maire de Lyon, président du conseil national du PS

Alain Juppé. Maire de Bordeaux (UMP), ancien Premier ministre (1995-1997)

Gérard Collomb. Sénateur-maire de Lyon, président du conseil national du PS

Max Armanet : Le progrès et l’émancipation de la société sont longtemps passés par la ville.«L’air de la ville rend libre»,avait-on coutume de dire. Les solidarités, les technologies se sont d’abord installées dans des espaces urbains. Mais les villes ont grandi démesurément, multipliant stress, solitude, pollution. Elles ne constituent plus un espace homogène, mais, au contraire, favorisent la montée d’espaces isolés, communiquant mal entre eux, entraînant l’exclusion et la multiplication des ghettos, qu’ils soient de pauvres ou de riches. Arrive-t-on à la fin d’un modèle urbain ? Ecologie et urbanisation sont-elles encore compatibles ?

Alain Juppé : Je suis tenté de répondre non. La première image de la ville est celle d’un embouteillage, la galère domicile-travail, la pollution, le bruit, le bétonnage des sols. C’est aussi le casse-tête de la gestion des déchets, la précarité, l’insécurité et la violence urbaine. Plus de la moitié de la population mondiale vit dans les villes et l’on s’attend à atteindre 90 % d’ici à quelques décennies. Ce tableau pessimiste de la ville monstre ne résume heureusement pas la réalité. La performance environnementale des grandes villes comme Paris, Berlin, New York, Tokyo, est meilleure que celle de leur pays respectif, sur la base de quatre indicateurs : émission de CO2, consommation d’eau et d’énergie, production de déchets. L’utilisation de l’espace est donc plus efficace dans les villes que dans la ruralité. Il faut souligner que l’écologie et le développement durable ne se réduisent pas à la performance énergétique, c’est aussi le vivre ensemble, le lien social, la dimension culturelle. Finalement, la ville peut être aussi une réponse au défi du développement durable.

Gérard Collomb : Nous vivons à nouveau le temps des villes. L’histoire est riche d’exemples prestigieux : des cités grecques aux villes italiennes du XVIe siècle ainsi que celles de la Ligue hanséatique. La période actuelle a connu la prédominance forte de l’Etat. Avec la mondialisation, l’Etat centralisateur perd de son poids, tandis que l’influence des villes ne cesse de croître, en taille et en importance, dans l’économie. Ces villes sont-elles des catastrophes écologiques ? Cela a été le cas dans les années 60 où l’urbanisme était sommaire. A Lyon, on a fait passer l’autoroute en plein centre-ville ! La ville en subit encore les dommages. Pour la région parisienne, il n’y a pas eu de planification urbaine mais des développements juxtaposés sans penser le fonctionnement de l’ensemble. Aujourd’hui, on pense le développement de la ville en termes économique, social et écologique et dans ses connexions avec les pôles urbains régionaux. Les villes capitalisent l’avenir parce que c’est là que se concentrent les ressources humaines et intellectuelles, et donc l’innovation.

Pensez-vous que l’étalement urbain soit une bonne chose ? Sinon de quels outils disposez-vous pour l’enrayer ?

A.J. : L’étalement urbain, qui touche toutes les villes, est la pire des choses en termes de développement durable. Pendant longtemps, on a concentré d’un côté l’habitation, de l’autre l’emploi. Cela veut dire que tous les matins, on est obligé de prendre sa voiture pour aller travailler, qu’on limite l’espace naturel et que la ville se développe dans l’anarchie des besoins individuels, sans plan directeur. J’ai constaté ce phénomène à Bordeaux dans des proportions plus fortes qu’ailleurs. En 1968, quand la communauté urbaine de Bordeaux a été créée, la ville de Bordeaux représentait les deux tiers de la population de l’agglomération. La périphérie et ses petits pavillons ont augmenté si bien, qu’en 1995, la ville de Bordeaux représentait seulement le tiers de l’agglomération. Nous avons la même superficie que le Grand Lyon avec une population deux fois moindre. C’est un triste exemple de l’étalement urbain. Il faut combattre ce phénomène en redensifiant le centre-ville. Pour cela, il faut d’abord avoir des documents d’urbanisme, même s’ils ne sont pas toujours aussi efficaces que l’on pourrait le souhaiter. Mais la meilleure façon de lutter contre l’étalement urbain, c’est de rendre la ville attirante.

G.C. : La planification est le meilleur moyen de lutter contre l’étalement urbain. Le problème n’est plus la communauté urbaine de Lyon, on a dépassé cette zone. Il faut savoir comment le territoire va s’organiser entre la métropole de Saint-Etienne, le Grand Lyon et les polarités du côté de Bourgoin et de la plaine de l’Ain. Si on ne fait rien, chacune de ces polarités va s’étendre jusqu’à ce qu’elles se rejoignent, fabriquant une mégalopole invivable. On souhaite faire une métropole qui fédérerait l’ensemble de ces polarités en organisant le territoire autour des infrastructures de transports en commun, y mettre les zones économiques, les zones d’habitation et faire en sorte que l’on n’empiète pas sur les zones naturelles. Le problème principal des villes est celui de la mobilité. Il faut un réseau de transports en commun qui facilitent réellement les déplacements, qui favorisent les échanges en permettant une grande mobilité. Nous devons changer notre regard sur le territoire. Il faut densifier sur nos friches industrielles à l’intérieur des villes et laisser intacte la nature. Dans les années 70, le cœur des villes était déserté et paupérisé. On a fait des efforts pour reconquérir nos centres en réhabilitant les immeubles. L’espace public est un bien commun, la beauté y est une exigence citoyenne. La grande chance de l’agglomération lyonnaise, c’est d’avoir eu très tôt une communauté urbaine, une unité de décision et donc une vision stratégique cohérente. Cela nous a permis de commencer à reconquérir les désastreuses banlieues des années 60. Les transports et les bâtiments ont une forte incidence sur le plan climatique. Les bâtiments d’après-guerre sont d’une déperdition énergétique totale. Leur requalification énergétique est un chantier immense. Cela coûte parfois moins cher de les démolir. Le développement doit être fonction des impératifs climatiques. On est passé du développement économique au développement urbanistique et architectural.

A.J. : Pour sortir des catalogues de bonnes intentions, nous disposons de cinq outils. Le premier est le transport. La communauté urbaine de Bordeaux est autorité organisatrice de transports comme la région et le département. Une révolution de la mobilité, dont le tramway a été l’outil, s’est produite depuis dix ans. Nous avons construit 45 km de lignes de tramway. On a établi un cordon ombilical entre le cœur historique et les quartiers périphériques. Les parkings sont devenus un espace de promenade, de sport, de convivialité, de magasinage… La fréquentation du centre en automobile a baissé de 20 % à 25 %, la pratique du vélo a explosé. Il y a trois fois plus de cyclistes dans Bordeaux qu’il y a dix ans.

Le deuxième outil est plus difficile à manier parce qu’il y a peu de recul sur les expériences menées à ce jour. Il s’agit de la transformation des friches en écoquartiers. Qu’est-ce qu’un écoquartier ? C’est d’abord un quartier desservi par un système de transports en site propre, il faut pouvoir entrer et sortir du quartier sans prendre sa voiture et gérer la circulation à l’intérieur en mode de déplacements doux.

C’est ensuite un quartier de mixité sociale, troisième outil, rompant avec l’urbanisation des années 60, d’un côté les HLM, de l’autre les beaux quartiers. Nous avons créé une servitude de logement social imposant aux promoteurs privés de mettre 25 % de logements sociaux dans tout programme dépassant vingt-huit logements. Mais nous n’avons pas encore atteint les 20 % de logement social dans la ville. Problème de civisme : depuis l’apparition de cette norme fleurissent des programmes de vingt-sept logements. Quatrième outil : la présence de la nature dans la ville. Cinquième : la performance énergétique des nouvelles constructions. Ce qui a été fait au début des années 90 ne correspondait pas à cette charte du quartier durable.

 

Les opérations de réhabilitation des centres-ville ont expulsé la mixité sociale à la périphérie. Qu’est-ce qui garantit la mixité sociale dans ces écoquartiers ?

 

G.C. :La tendance naturelle est que les cœurs de villes réhabilités excluent progressivement toutes leurs couches populaires. Sur l’agglomération lyonnaise, on fait un double travail. On relie les quartiers périphériques au cœur de ville par les transports en commun, notamment par le tramway qui est un outil parfait de requalification urbaine. On fait aussi des opérations de rénovation et de démolition drastiques. Il faut croiser les populations en construisant des logements sociaux dans le cœur de la ville et en rendant attrayantes, pour les couches plus aisées, les banlieues que nous requalifions. Le vivre ensemble, le civisme progressent grâce à la mixité. L’ensemble de la population du quartier joue un rôle naturel de régulateur et de contrôle. Les villes doivent innover car l’Etat s’est largement désengagé de la transmission du civisme. On peut faire tous les plans d’urbanisation du monde, si le vivre ensemble n’est pas accompagné d’une vision politique et citoyenne, cela ne rendra pas la ville attractive et heureuse.

A.J. : La mixité sociale ne se réalise pas d’un coup de baguette magique. Ce n’est pas facile de créer du logement social dans une ville dont la construction est terminée. Il y a quinze ans, on a lancé une opération de rénovation du cœur historique de Bordeaux. On a évité que cette opération ne conduise à déménager la population en banlieue, grâce à une attention de tous les instants et surtout avec de l’argent. Sur le civisme, l’Etat ne s’est pas complètement désengagé. C’est quand même l’Education nationale qui transmet les valeurs civiques. C’est vrai que nos collectivités territoriales sont en première ligne dans cette élaboration du vivre ensemble. Aujourd’hui, les habitants exigent d’être co-élaborateurs de l’avenir de leur quartier. Cette exigence de participation est une école de civisme. Cela prend des formes diverses : le conseil de quartier, l’atelier d’urbanisme, le tchat sur Internet. La société est paradoxale : d’un côté il y a la violence urbaine, de l’autre l’exigence de participation.

G.C. : Il faut savoir le reconnaître, il y a une vraie crise de l’Etat-nation. L’engagement au niveau national passionne moins, tandis que l’engagement local ou mondial est très prononcé. Pour lutter contre le délitement social, il faut donner de l’espoir. Rénover les quartiers, c’est donner confiance en l’avenir. Il faut créer des moments de partage à travers les espaces publics et les grands événements. Participer à une émotion collective soude une population, si elle porte les valeurs républicaines, comme le forum que Libération tient à Lyon, elle favorise alors la prise de conscience citoyenne. L’Europe peut jouer un rôle de modèle au plan mondial.

A.J. : Les solutions que nous mettons en avant nécessitent des moyens. Nombre de villes dans les pays en voie de développement n’ont pas ces moyens. Que faire ? La coopération décentralisée est une petite réponse à cette question gigantesque. Nous pouvons, de ville à ville, faire évoluer un certain nombre de choses mais ça ne suffit pas. Un milliard de Chinois vivent dans l’espace rural et exercent une pression formidable sur les grandes villes côtières de la Chine. Je n’ai pas de solution. Il faut sans doute essayer de ne pas ruiner l’agriculture vivrière pour essayer de maintenir une partie significative de la population à la terre. Il faut aussi aider ces villes à s’humaniser, certaines y réussissent. Au plan international, il y a eu le protocole de Kyoto, imparfait mais qui existe. Il faut maintenant se mobiliser pour qu’il se passe quelque chose de concret à Copenhague. Le Grenelle a quand même été un succès, la première loi Grenelle a été votée à l’unanimité, même si la seconde connaît plus de difficultés. L’Europe est très engagée dans ce combat avec le paquet climat-énergie. La directive Reach, qui enjoint à l’industrie chimique européenne de justifier l’innocuité de toutes les molécules chimiques qu’elle utilise, est un progrès considérable qui changera les choses. Mais tout cela ne constitue qu’une étape par rapport à l’urgence environnementale.

G.C. : La situation mondiale est grave. On peut vivre dans deux sortes de villes. Une ville qui s’organise avec des bidonvilles autour d’elle et une ville qui cherche des solutions avec d’autres villes. Lyon coopère avec Ouagadougou [Burkina Faso]sur la gestion des déchets et leur reconversion. Ils réutilisent leurs déchets pour en faire des briques de plastique recomposé qui leur permettent de paver des espaces publics. Les Chinois innovent en matière technologique, ils commencent à penser que leur modèle de développement doit évoluer, que la ville ne peut pas se construire par agrandissements successifs, qu’elle doit être pensée dans l’espace et dans le temps, alors que jusqu’à présent ils rééditaient nos erreurs des années 60. Dans le combat pour le développement durable, la mobilisation doit se poursuivre à tous les niveaux. 
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