Banlieues : "La discrimination positive ne peut pas être la seule solution"

Publié le par Association Grand Paris

CHAT I LEMONDE.FR | 09.12.08

L'intégralité du débat avec Judith Revel, auteur de "Qui a peur de la banlieue ?", jeudi 18 décembre, à 15 heures., jeudi 18 décembre 2008

Maurice : Le titre de votre ouvrage est Qui a peur de la banlieue ?. La banlieue et ses murs ne font pas peur ; ce sont ses habitants. La question "existentielle", si je puis dire, de votre livre, n'est-elle pas de chercher quelles sont les personnes qui ont peur des "banlieusards" ?

Judith Revel : Je suis contente que vous ayez remarqué le titre. Le titre que m'avait proposé l'éditeur était : Faut-il avoir peur de la banlieue ? (et c'est d'ailleurs le titre du livre qui a été repris par l'Atelier des idées).  Mais moi, je tenais à déplacer la question : non pas discuter des raisons d'avoir peur, mais se demander qui construisait à la fois un certain discours sur la banlieue, des pratiques de mise à distance ou d'exclusion, une représentation médiatique, etc. Ça ne veut pas dire qu'il n'y ait pas, parfois, à avoir peur en banlieue. Mais parfois, il est bon de prendre les choses à l'envers. Quand on parle de banlieue, il y a la banlieue ET les gens qui en parlent, qui sont souvent des experts. Quel est le statut de ces experts, quelle est la nature de leur discours, et quels effets de réalité tout cela provoque-t-il ?

MARA : Oui, j'ai peur de la banlieue car j'y habite. Est-ce anormal ?

Judith Revel : Avoir peur de la banlieue, c'est avoir peur de qui ou de quoi exactement ? Tant que vous n'êtes pas capable de me dire précisément en quoi consiste cette peur, moi je ne comprends pas ce à quoi vous faites allusion. Je n'ai jamais dit que la banlieue était Disneyland, j'essaie simplement de comprendre où se niche la peur, et pourquoi.

NC22 : Bonjour. Quand on est avec l'autre, l'autre n'est plus autre. N'est-ce pas un peu confortable de parler de la banlieue lorsqu'on est prof à la Sorbonne ?

Judith Revel : Je n'ai jamais prétendu annuler la différence ni penser que j'étais l'"une d'entre eux". Je ne suis pas anthropologue ni sociologue, mais au fondement de leur travail, il y a une enquête qui se construit précisément sur cette différence. Faire "comme si" la différence n'existait pas, c'est effectivement gommer l'autre, et tout le livre a essayé de ne pas tomber dans ce biais. Après quoi, vous me dites : c'est bien commode de parler de la banlieue quand on est à la Sorbonne. Oui, vous avez raison. Et en même temps, je ne parle pas à la place des habitants de la banlieue, je ne fais pas d'eux mon objet, ou le moyen d'une ascension universitaire. Ce que j'ai essayé de faire, c'est de raconter une expérience partagée, où eux et moi avions des rôles différents, mais qui était quand même commune. J'ai raconté et essayé de comprendre un morceau de vie qui a été à eux mais qui a aussi été à moi. Et sur cela, le fait d'être trois ans après prof à Paris-I n'a pas grande influence.

VHCT : Parisien depuis ma naissance, je suis toujours surpris de la différence qu'il peut y avoir, dès le moment où l'on emprunte le RER pour aller dans certaines villes de banlieue. Alors effectivement, d'instinct, à tort ou à raison, je ne me sens pas en sécurité lorsque je croise ces bandes de jeunes bruyants à capuche et violents entre eux...

Judith Revel : Oui, c'est vrai, parfois on n'est pas à l'aise. Il y a un risque à vouloir démonter les dispositifs sécuritaires et les constructions médiatiques qui sont faits à propos de la banlieue, c'est celui de tomber dans le travers inverse : une sorte d'idéalisation de la banlieue, où on n'aurait jamais peur, et où tout irait bien. Quand on prend le RER ou le train de banlieue le matin tôt, ou même quand on traverse la gare du Nord à 7 heures du matin, on apprend à baisser les yeux et à ne pas fixer les gens. Quand on traverse une cité, on essaie (c'est en tout cas que j'ai choisi de faire) d'éviter les jupes courtes et les talons aiguilles, les objets de valeur, les logos ou les choses trop visibles. Mais est-ce que cela caractérise la banlieue ? J'ai plutôt l'impression que c'est une question de bon sens. On essaie, dans un espace qu'on ne connaît pas et dont on ne maîtrise pas les codes, d'être relativement invisible. En réalité, un jeune de banlieue emmené boulevard Saint-Germain à l'heure de pointe juste avant Noël ressentirait sans doute un malaise aussi grand : ce ne serait peut-être pas de la peur, mais du désarroi sûrement.

Guillaume : J'ai personnellement plus peur de notre gouvernement que des banlieues. Il n'y a pas à avoir peur des banlieues : au contraire, elles peuvent être le declencheur d'une révolte dont la France a besoin... A mes yeux, c'est d'ailleurs pour cela que les médias "diabolisent" les banlieues. Qu'en pensez-vous ?

Judith Revel : J'aurais envie de vous donner raison, mais je crois qu'il ne faut pas simplifier les choses en identifiant d'un côté "les bons", et de l'autre "les méchants". Moi, en deux ans, je n'ai jamais éprouvé de sentiment de danger en banlieue ; alors que, à force de voir des jeunes majeurs expulsés en cours de terminale, et plus généralement, des familles de sans-papiers pistées par la police à partir de leurs enfants repérés à la sortie des écoles, cela m'a fait revenir à l'esprit des récits et des images qui me semblent terribles et qui font hélas partie d'une histoire de France qui n'est pas si ancienne. En ce sens, oui, il y a à avoir peur de phénomènes qui sont de véritables rafles. En même temps, il ne suffit pas de dire "révolte" pour que s'ouvre un horizon positif et nouveau. Une révolte demande toujours à être qualifiée : il y a des révoltes stériles et des révoltes productives. Celle de 2005 a été pour moi formidablement productive, mais cela n'est pas vrai toujours et dans tous les cas.

elfredo : La plupart des questions me font rire jaune. J'ai vécu quinze ans en banlieue. La majorité des gens qui y vivent sont de confession musulmane. Le principal problème, c'est qu'ils ont par rapport à leur religion et leur culture beaucoup plus de mal à s'intégrer que les autres. Je pense que tant qu'il y aura des conflits entre l'Occident et des pays musulmans, la tension en France et le racisme anti-français très presents chez les jeunes de banlieue ne disparaîtront pas. Etes-vous d'accord ?

Judith Revel : Je ne suis bien évidemment pas d'accord avec vous. En banlieue, il existe des confessions religieuses très différentes : des musulmans, bien sûr, mais aussi des catholiques, des protestants, des juifs, des bouddhistes, des athées... La présence d'élèves de sectes évangélistes dans le lycée où j'enseignais était par exemple quantitativement extrêmement forte. Deuxièmement : il n'y a pas de problème d'intégration des musulmans parce que je ne crois pas qu'une religion définisse une personne, et qu'il y a un beau paradoxe à parler d'intégration lorsqu'on parle de la deuxième, de la troisième, voire de la quatrième génération d'enfants d'immigrés. Dites-moi en quoi les musulmans de France devraient être moins "français" que les juifs de France ou n'importe quel citoyen français.

 

Publié dans Banlieues - Sécurité

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