"Concentrer des moyens d’exception sur 300 ou 400 quartiers en grande difficulté"

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE I LE MONDE 21/10/09

Yazid Sabeg, 59 ans, chef d'entreprise, est commissaire chargé de la diversité et de l'égalité des chances. Rattaché au gouvernement sans en faire partie, il dispose d'une vraie liberté de parole sur un sujet qu'il maîtrise parfaitement pour avoir participé au lancement de la charte de la diversité en 2004, et avoir présidé le comité d'évaluation de l'Agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU).

Quel regard portez-vous sur la politique de la ville ?

Toute politique de la ville parcellaire, ponctuelle, est inefficace. Nous avons besoin de mesures globales, structurées et coordonnées. Les mesures d'exception ne parviennent pas à compenser les insuffisances des politiques de droit commun en matière d'éducation, de logement ou d'emploi.

Les concentrations de populations pauvres et discriminées en un même lieu qu'on peut qualifier de "ghettos" n'ont pas reculé depuis les émeutes de 2005, alors que l'Etat en a fait une vraie priorité et que des ressources importantes y ont été consacrées.

Pourquoi l'action de Fadela Amara ne donne-t-elle pas de résultats ?

Fadela Amara n'est pas en cause, et ce n'est pas un problème de personne. Les mille-feuilles administratifs et la multiplication des zonages (ZEP, ZUS, ZFU, ZRU…) qui ont été établis depuis deux décennies sont à l'origine de l'inefficacité de l'action publique en faveur des quartiers.

Il y a aujourd'hui une telle imbrication des dispositifs, une telle dispersion, une telle confusion des responsabilités que la politique de la ville n'est plus en mesure de remplir ses objectifs. Il n'y a pas non plus de chef d'orchestre, car les pouvoirs de l'Etat et les instruments à la disposition de l'Etat se sont dilués.

Les intervenants et les responsables sont différents selon les territoires et les domaines d'action. Les dispositifs se superposent géographiquement. Et, de surcroît, les moyens financiers sont saupoudrés: on cherche à donner un peu à tout le monde au lieu de donner beaucoup plus à ceux qui en ont vraiment besoin. Tout ça provoque un immobilisme terrible, une lenteur inacceptable.

Comment expliquez-vous cette situation ?

C'est en partie une conséquence de la décentralisation. On a donné beaucoup de poids aux élus, sur les questions d'urbanisme ou de transport par exemple, tandis que l'Etat s'affaiblissait.

Pour redonner sens à la politique de la ville, l'Etat doit retrouver un vrai pouvoir d'injonction, en particulier en matière d'urbanisme et de logement. Il faut plus d'Etat, beaucoup plus d'Etat.

La politique de rénovation urbaine va-t-elle dans le bons sens ?

Oui, le programme de rénovation conduit par l'ANRU atteint désormais des cadences record. En revanche, je crains que le principe du "un pour un" – un logement reconstruit pour chaque logement détruit sur le même site – nous fasse passer à côté de l'objectif du renouvellement urbain, celui de la mixité sociale.

On améliore ces quartiers dégradés qui, demain, seront plus beaux car les tours et barres vétustes auront disparu. C'est une nécessité impérieuse. Mais la population restera identique. On aura réhabilité des bâtiments, mais on n'aura pas renouvelé la ville. C'est d'autant plus rageant que, dans les quartiers, l'espoir et le désir de changement sont profonds.

Faut-il une rupture dans la politique de la ville ?

Tout doit être remis à plat. Nous devons nous imposer une obligation de résultats. D'abord, en vérifiant que tous les territoires défavorisés bénéficient bien des ressources de droit commun, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Ensuite, en concentrant les moyens d'exception sur 300 ou 400 quartiers en grande difficulté. Enfin, il faut qu'on pense l'action au niveau des agglomérations, et non plus des quartiers: le zonage de la politique de la ville doit être simplifié et entièrement révisé. Sans perdre de temps.

Car ce qu'on loupe aujourd'hui, il faudra ensuite vingt ans pour le corriger. Si on ne fait rien, la politique de la ville telle qu'elle est conduite aujourd'hui n'enrayera pas les séparations spatiales et sociales et la calcification des inégalités. On aura alors une France à deux vitesses. La révolte fera alors partie du paysage politique et social.

Propos recueillis par Luc Bronner

Publié dans Banlieues - Sécurité

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