"L'université n'est pas une entreprise"

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE I LE MONDE 12/10/09

Entretien avec Pascal Binczak, président de l'université Paris-VIII.


Vous avez été l'un des présidents les plus hostiles à la loi LRU. Deux ans et demi après, avez-vous changé d'avis ?

Malheureusement, ce que je craignais dès 2007 est en train de se réaliser. La mise en concurrence des universités est devenue la règle. Or les universités ne sont pas des entreprises. Ce qui faisait leur force, la collaboration et l'émulation, est mise à mal. Et aujourd'hui, du fait de cette loi, nous sommes en train de nous battre entre nous. 

J'en veux pour preuve l'exemple de l'Institut français de l'urbanisme (IFU), rattaché à mon université, que l'université de Marne-La Valléesouhaite accueillir. J'ai proposé à mon collègue de Marne-la-Vallée de créer une structure de coopération pour héberger l'IFU. Il a refusé. En clair, les universités se lancent dans une logique de fusion-acquisition. Ce changement de système et de logique se fait au détriment de la production et de la diffusion des savoirs.

L'augmentation des budgets universitaires depuis deux ans n'a-t-elle pas permis d'accompagner cette réforme ?

Il faut savoir de quoi on parle. L'Etat régulateur ne joue pas son rôle, car il ne répartit pas de manière équitable les moyens entre établissements ni entre les universités et les grandes écoles. Le nouveau modèle d'allocation des moyens ne permet pas de réduire les inégalités entre universités et territoires. Si l'Etat investit en moyenne en France 9 000 euros par étudiant, à Saint-Denis, je dispose de 4 000 à 5 000 euros par étudiant. Et les écarts ne cessent de grandir. Le budget de Paris-VIII dédié à la recherche est aujourd'hui inférieur au budget ménage et vingt fois inférieur à celui d'une université du centre de Paris.

Les compétences élargies ne débouchent-elles pas forcément sur davantage d'autonomie ? Mais il s'agit d'une autonomie en trompe-l'oeil. En fixant des indicateurs de performance, il s'agit d'assujettir les universités à un système managérial auquel elles sont étrangères. Surtout, le gouvernement a fait un faux pas majeur en mettant l'insertion professionnelle sur un même pied que l'enseignement et la recherche, ses missions historiques. Le rôle des universités est de former l'esprit des étudiants, elle ne peut pas porter seule la responsabilité de leur insertion professionnelle. Quant à la déconcentration de la gestion des ressources humaines, cela nous mène tout droit à des inégalités de traitements entre universitaires. Et à terme, à la disparition des concours de la fonction publique.

 

Propos recueillis par Ph. J. 

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