Le Grand Paris vu par les franciliens

Publié le par Association Grand Paris

PRESSE I SLATE 24/04/09

Le Grand Pari(s) vu par les Franciliens

Dix équipes d'architectes ont planché sur l'agrandissement de la capitale en intégrant et aménageant les banlieues limitrophes.

mercredi 29 avril 2009
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Nicolas Sarkozy dévoile ce mercredi 29 avril après-midi son projet pour le «Grand Paris». Projet-phare du programme présidentiel, l’aménagement de Paris et de sa banlieue est un enjeu politique entre la droite et la gauche qui dirige Paris et la région Ile-de-France... Il y a un mois, Slate.fr s'était rendu sur les lieux où les architectes associés à ce projet avaient planché et confronté leurs visions aux habitants. Nous vous reproposons cet article aujourd'hui.

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A la demande de Nicolas Sarkozy, dix équipes d'architectes ont planché sur le projet du Grand Paris. Il est question d'agrandir la capitale en intégrant certaines banlieues limitrophes, et d'aménager ces banlieues pour améliorer les conditions de transport, la qualité de l'air, l'accès au logement. On clame que ces projets sont «ambitieux», «modernes», «tendance». Mais est-ce que ça leur plaît, aux banlieues concernées, d'être la cible de fantasmes architecturaux?

Les dossiers des architectes sous le bras, j'ai parcouru les alentours de Paris. Je suis allée d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, à Paray-Vieille Poste, près d'Orly, à la rencontre des futurs concernés. Partout ils sont sceptiques: depuis le temps qu'ils attendent que leur ville soit rénovée, réaménagée, désenclavée, les habitants ne croient plus aux idées lancées par le gouvernement, toujours avortées. Ils ont peur du coût aussi. A voir les photos, tout paraît si neuf, si éblouissant: ils se demandent à combien ça va revenir. Sans compter que certaines idées leur paraissent totalement irréalisables. L'optimisme qui règne autour des projets dans la capitale n'a pas encore contaminé les banlieues.

Paray-Vieille-Poste (91)


Paray

 


Nationale7
Le projet - La Nationale 7 pourrait verdir par endroits, ralentir, devenir un axe de vie. L’équipe d’Yves Lion suggère de la transformer en boulevard plus aménagé où un tramway pourrait circuler. C'est le cas à Paray, où passe la Nationale.

 

Ce que disent les habitants - A l'entrée de la Ville, les alentours de la nationale sont déserts. Quelques personnes qui la traversent pour se rendre dans un magasin de meubles. Sur une route perpendiculaire, un café restaurant où le fils du gérant est attablé. Ghiles Djender a 26 ans. Ça tombe bien: il est étudiant en dernière année d’architecture. Les transformations proposées lui semblent séduisantes et intelligentes. «Ce n’est pas sûr que les gens de Paray vont moins prendre leur voiture pour aller à Paris. Ou même le bus. Parce que le tram mettra toujours plus de temps. On ne se sentira pas plus proche de la capitale. Mais on s’en servira pour aller dans les communes alentours. C’est déjà ça de gagné pour l’environnement. Ce sera bien pour les gens qui travaillent dans des endroits comme Rungis, qui est à côté. Et puis ce sera plus joli, c’est sûr, et ça c’est quand même très important au quotidien.»

Ghiles pense aussi que pour une fois, c’est bien de la part du gouvernement de développer des infrastructures et des transports dès le début d’un projet, de ne pas moderniser des lieux avant même que ceux-ci ne soient rendus accessibles. La question qui se pose, ce sont les dates de mise en place des projets: aucun calendrier n'a été établi.

Vitry-Sur-Seine (94)


vitry

vitry après
Le projet - L'équipe du cabinet Descartes (Roland Castro) projette de créer un quartier d'affaires sur une île.

 

Ce que disent les habitants - Dans un café de Vitry, j'ai rencontré Didier Couleau, 71 ans, et toute une vie de Vitriot derrière lui. Alors des projets il en a vu défiler. Celui de l'équipe de Roland Castro ne lui revient pas, mais alors pas du tout. L'idée même de construire une île à Vitry lui semble extravagante. «L’ancien maire, Paul Mercieca, y avait déjà pensé. Mais le centre de Vitry est plus bas que le niveau de la Seine. Si l’on construit une île, il faudra faire des aménagements pour protéger la ville des crues. Ca va coûter une fortune. C’est ridicule. Ils veulent faire des îles comme New York. Mais New York, c’est une île naturelle. C’est pas New York ici !»

La seconde crainte de Didier concerne les bureaux qui pourraient être aménagés sur l’île. «Et puis même s'ils ne construisent pas une nouvelle île mais qu'ils installent des bureaux, il n’y aura plus d’emplois que pour les diplômés. Toutes les usines partent déjà en province. Il y a trente ans, il n’y avait près de 6.500 ouvriers ici. Je sais pas s’il en reste 500. Tout le monde peut pas travailler dans des bureaux!»

J'ai quitté Didier, qui est resté songeur, à se dire que de toute façon il ne verrait pas les transformations se faire, le regard perdu sur la double page du Parisien qui exposait les dix projets. Et je suis allée sur une île qui existe déjà: l'île Seguin.

Ile Seguin (92)


Seguin oggi

île Seguin
Le projet - Sur l’île, qui s’étend sur la Seine, entre Boulogne-Billancourt sur sa rive droite et Sèvres sur sa rive gauche, et qui a longtemps abrité les usines Renault, le cabinet Castro songe à aménager un parc.

 

Ce que disent les habitants - Sur les rives de l'île Seguin, j'ai croisé Madame Squarcio, nourrice de 45 ans et habitante de Sèvres. Poussette à la main, elle revenait du parc de l'île Saint-Germain. Refaire un autre parc sur l'île Seguin et faire doublon - sans compter le parc de Saint-Cloud, qui n'est pas si loin non plus, lui paraît complétement stérile: l’argent public pourrait, selon elle, être utilisé de bien meilleure façon. «Le gouvernement ferait mieux de s’occuper de refaire le parc de Saint-Germain juste à côté. On a pas besoin d’un nouveau parc, on a besoin que ceux qui existent déjà soient mieux aménagés. Celui de Saint-Germain est dans un état de désarroi complet, s'emporte-t-elle, c’est malheureux. Les routes pour y aller sont pleines de crevasses.»

L'idée d'un «simple parc» sur l'île est d'autant plus décevante que par le passé, on avait fait miroiter aux Altoséquanais - les habitants des Hauts-de-Seine - les projets d'y accueillir la collection d’art contemporain du milliardaire François Pinault, qui a finalement délaissé l'île Seguin pour Venise, ou  d’héberger une université. En janvier, on parlait encore de l'installation d'une salle de musique.

Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)


Aubervilliers
Le projet - La ville d’Aubervillers, au nord de la capitale, pourrait devenir, dans le projet de Christian de Portzamparc, l’un des centres du Grand Paris. Verrait émerger une gare internationale et un nouveau quartier d’affaires.

 

Ce que disent les habitants - Dans un café-tabac d'Aubervilliers, j'ai discuté avec Tareb Mahfoud,  barman de 41 ans et habitant de la ville. Quand il a posé le regard sur les maquettes de Portzamparc, il ressemblait à un gamin ébahi. «Ça va ressembler à ça?». Ben oui, ça pourrait. «Ça va changer l’image d’Aubervilliers, ça va être très positif. Aujourd’hui, on a mauvaise réputation, comme tout le 93. Et puis il n’y a rien ici. Que des grecs, des coiffeurs et des taxiphones. Si on veut acheter des jolis vêtements, aller dîner au restaurant, on ne peut pas. S’ils installent un quartier d’affaire, construisent une grande gare, il y a plus de gens qui viendront de partout. Ça va moderniser les choses, il y a de nouveaux commerces qui vont ouvrir.» Comme d'autres, Tareb se demande combien tout ça coûtera, et quand ce sera fait. Mais son enthousiasme est tel qu'il est prêt à attendre. Du moment qu'il est sûr, au bout du compte, de voir sa ville changer.

La Courneuve (Seine-Saint-Denis)


La Courneuve aujourd'hui

CourneuveCentralPark
Le projet - Le très beau parc départemental de la Courneuve est rêvé par le cabinet Castro comme un futur «Central Park». Pour l’instant entouré de tours, des gratte-ciels modernes pourraient bientôt le border. 

 

Ce que disent les habitants - La Courneuve, c'est l'inverse, tout le monde a peur de voir changer les choses. Le parc départemental, c'est la fierté des habitants et leur morceau de campagne. Ismaïl Bouziane, préparateur de commandes de 36 ans et — ce jour-là — joggeur, hésite. «Enfin, ça pourrait donner un peu de vie, et c’est bien que le gouvernement pense aux banlieues pour une fois. On a besoin de commerces, de bureaux ici. On a besoin de tout. S’ils modernisent, peut-être qu’il y a plus de gens qui vont venir habiter ici, que les habitations vont prendre de la valeur. Mais il faut pas que ça ressemble aux tours qu’on a déjà : sinon ça servira à rien. Et puis il faut pas qu’ils abîment le parc non plus. C’est le seul endroit vert qu’on a dans le coin, et on est comme à la campagne ici, c’est super important pour les jeunes, et pour les familles. Il faut pas détruire ça.»

Le 29 avril, Nicolas Sarkozy présentera lui-même "son" Grand-Paris à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition consacrée aux travaux des dix cabinets d’architectes.

Charlotte Pudlowski 

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