Olivier Laffon, promoteur au service des autres

Publié le par Association Grand Paris

Grand gaillard aux yeux bleus, la soixantaine, Olivier Laffon, atteint, dès l'âge de 38 ans, de la maladie de Parkinson, marche avec peine. Mais dans sa tête, il court pour atteindre son objectif : donner un toit et des mètres carrés au maximum d'associations et autres entreprises solidaires.
Promoteur immobilier, il a décidé de mettre l'essentiel de son patrimoine et son savoir-faire au service de ce type d'organisations : "Les associations ont du mal à acheter des biens immobiliers, car il faut agir vite, ce qui n'est pas compatible avec leur processus de décision", explique-t-il. Si les jeunes créateurs d'entreprise solidaire donnent vie à leurs projets, dans les bureaux paysagers de la Ruche, dans le 10e arrondissement de Paris, c'est grâce à lui. Si les mêmes, ou d'autres, trouvent un lieu pour se réunir dans l'une des salles du Comptoir général (qui jouxte La Ruche) ou à la Maison des associations de solidarité (MAS), dans le 13e, c'est aussi grâce à lui.

Car il sait repérer les biens à vendre, et les négocier rapidement. Spécialiste des centres commerciaux, ce diplômé de Sciences Po a appris le métier dès la fin des années 1960, aux côtés de Jean-Louis Solal, le fondateur des premières grandes galeries marchandes telles Parly 2 ou Vélizy 2.

Avant de se lancer, en 1983, avec sa propre société, Commerce et développement, et assurer la promotion de centres comme Plan-de-Campagne, dans les Bouches-du-Rhône, ou Marques Avenue, magasins d'usine de Troyes. "Avec des retours sur investissements de 15 % à 20 %, on levait des fonds rapidement", se souvient-il. Et on gagnait aussi très bien sa vie. Mais, à la fin des années 1990, il s'associe à un autre promoteur pour monter une opération d'envergure, celle de Bercy Village à Paris, et se retrouve berné, victime d'escroquerie (Le Monde du 5 février 2008). "Cela m'a beaucoup affecté", dit-il, maniant la litote.

Sa maladie progresse. Il décide de se faire opérer. "Je me suis dit que, si j'en revenais en meilleure forme, j'allais changer de vision des affaires." L'issue est heureuse, et il tient parole. Il donne l'usufruit de son patrimoine - 30 millions d'euros, prix de vente des actifs de sa société - à l'Union régionale interfédérale des oeuvres et organismes sanitaires et sociaux (Uriopss), pour cinq ans. Et acquiert deux immeubles de 4 500 mètres carrés, dans le 13e arrondissement parisien. Ce sera la MAS.

Des bureaux sont loués à des associations, pour 150 euros le mètre carré, soit moins de la moitié du prix du marché. Ce qui assure quand même à l'opération une rentabilité de 5 % à 6 % et "(lui) évite de s'enrichir, mais aussi de s'appauvrir".

Idem à La Ruche, "premier lieu collaboratif pour entrepreneurs sociaux", estime Arnaud Mourot, directeur général d'Ashoka, dont les bureaux y sont hébergés. "Le lieu est propice à la création de synergies entre les locataires. Les abeilles se complètent plus qu'elles ne se concurrencent", poursuit M. Mourot. Effectivement le lieu bourdonne. On y côtoie Saïd Hammouche, le fondateur de Mozaik RH, cabinet de recrutement spécialisé dans le placement de personnes issues de la diversité. Ou l'équipe d'Equitel, qui met en relation des ONG et des entreprises désireuses de s'engager dans des actions citoyennes. Entre autres.

Juste à côté, au Comptoir général, au-dessus de la grande salle louée, ce jour-là, au prix fort, à une entreprise pour une opération promotionnelle, on croise Augustin Legrand, le porte-parole des Enfants de Don Quichotte, qui milite pour les SDF, et dont les installations de tentes pour sans-abri le long du canal Saint-Martin, tout proche de son actuel bureau, avaient fait grand bruit. Mais, actuellement, il mûrit un autre projet. Celui de transformer un ancien carmel, situé dans le Gers, et qu'Olivier Laffon projette d'acheter, pour y héberger des agriculteurs retraités "et vaincre la solitude, l'ennui, la pauvreté", explique-t-il. Les pensionnaires entretiendront l'endroit et accueilleront les hôtes payants de passage, tels, notamment, les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Avant la transformation du carmel, deux autres sites promus par Olivier Laffon auront ouvert leurs portes : le Divan du monde "lieu de fête pour ONG" et Commune Image, centre dédié à la création audiovisuelle, à Saint-Ouen.

Toutes ces réalisations, ou tous ces projets, fonctionnent selon un principe commun : à l'instar des entreprises sociales hébergées à La Ruche, ils doivent pouvoir s'autofinancer pour durer, bien que leur objectif soit social et non financier.

Mais, après avoir investi 10 millions d'euros à la MAS, et 5 millions dans chacun des trois autres lieux en fonctionnement ou sur le point de l'être, Olivier Laffon reconnaît qu'il "arrive au bout de mes fonds", reconnaît. Mais pas au bout de ses projets. Il a trouvé la solution à cette apparente contradiction. Elle passera par la création d'une société "foncière éthique", qui acquerra les immeubles pour les associations. "Elle assurera une petite rentabilité à ses investisseurs, particuliers ou institutions, qui accepteront un rendement plus faible mais sécurisé, pour un placement intelligent", explique Olivier Laffon. Le système existe en Grande-Bretagne. Aucune raison de ne pas l'introduire ici, estime le promoteur.

Pour rendre davantage service. Mais aussi se faire davantage plaisir. "Tout entrepreneur mesure son succès à l'argent qu'il gagne. Moi, mon critère est la satisfaction que ces projets me donnent. Quand je trouve un bel immeuble, je cherche des gens sympas pour l'occuper. Je trouve plus intéressant de faire des projets tournés vers les autres que de gagner 1 million d'euros de plus. Je ne comprends pas pourquoi les gens riches veulent continuer à s'enrichir. Ils accumulent. Je suis sûr qu'il existe des entrepreneurs qui auraient envie de faire la même chose que moi. Il faut un déclencheur." Il doute néanmoins que la crise et les remises en cause qu'elle provoque ne suffisent à susciter des vocations. Aurait-il tort ?
Annie Kahn I LE MONDE 04/11/09

Publié dans Logement - Immobilier

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