Le tramway parisien, un jouet ?,
[TRIBUNE LIBRE]
Point de vue LE MONDE | 21.12.06 | 14h39 • Mis à jour le 21.12.06 | 14h39
Ironie de l'histoire, le tramway est de retour dans la ville. Ce balourd bruyant, ce monstre d'acier et de tôles tout droit issu du XIXe siècle, encombrait nos rues et nos places de la traîtrise de ses rails et de la rigidité de ses wagons. Il y a cinquante ans, on les faisait disparaître dans les poubelles de l'âge industriel, on en arrachait les stigmates provocants ou on les enfouissait sous l'asphalte libérateur de la circulation automobile. La revanche du tramway est totale.
Urbanistes et paysagistes lui trouvent tous les atours de la revitalisation des centres, de l'apaisement des mobilités, du partage équilibré de l'espace public. Les habitants lui reconnaissent beauté des lignes, souplesse d'utilisation, convivialité, et vont l'utiliser sans complexe puisqu'ils sont aussi bons citoyens, adeptes du développement durable et de l'économie des énergies non renouvelables. Et les élus ne sont pas en reste, qui font d'un chantier de tramway l'enjeu réussi ou la contestation radicale d'une mandature. A Paris, Bertrand Delanoë, faute de Jeux olympiques en 2012, compte faire du tram des maréchaux le succès emblématique de sa politique, tandis que ses adversaires dénoncent déjà à grands cris la ceinture métallique coupant la capitale de sa banlieue.
Le tramway mérite-t-il cet excès d'engouement et de dénigrement ? Objet de désir collectif et vecteur souvent inconscient de représentations idéologiques plus que de choix politiques, le tramway doit-il pour autant faire perdre la raison dans les défis contemporains de la région parisienne ? Ce qui est bon pour Valenciennes, Montpellier, ou même Lyon, l'est-il nécessairement pour une métropole de 10 millions d'habitants, 4,5 millions d'emplois, aux mobilités complexes et aux flux de voyageurs éloignés et pressés ?
Le tram est un caboteur de charme efficace, pas un transporteur rapide des hautes densités et des longues distances. Sans dire qu'il n'a pas sa place dans l'aménagement parisien, en faire la pierre angulaire des nouvelles politiques de la mobilité régionale serait plus qu'une faute, une erreur stratégique historique.
Si l'on veut réduire la circulation automobile, l'agglomération centrale - Paris et la petite couronne - a un besoin urgent de voir s'étendre le réseau du métro, dont le dessin d'ensemble remonte à un siècle. Cela passe d'abord par la construction - ou la remise en service - d'une ligne ferroviaire circulaire à grand gabarit et grande vitesse - orbitale ou métrophérique - unissant les lignes radiales du RER et amorçant, avec la poursuite du prolongement des lignes de métro, la constitution d'un véritable réseau de transports collectifs métropolitains dans la zone dense. C'est la seule façon, quels qu'en soient le coût et la nécessaire continuité politique sur plusieurs décennies, de profiter des atouts historiques de la concentration de l'espace parisien. C'est aussi créer, par une accessibilité redoublée, les conditions foncières de la compétitivité économique, de la solidarité sociale, avec une offre de logements abondante et humaine, et permettre la sauvegarde bien comprise d'un environnement agréable et durable.
Si l'opinion publique et les élus de tous bords et de tous échelons (municipaux, départementaux, régionaux et nationaux) ne prennent pas une conscience rapide des priorités de ces mobilités métropolitaines, il faut craindre une accélération de mécanismes déjà inquiétants. D'un côté des riches cherchent à rapprocher leur résidence du centre, pour profiter de son efficacité, en accentuant le renchérissement immobilier. De l'autre, les moins favorisés continuent à s'en éloigner et à se motoriser pour accéder à l'emploi, au risque de paralyser un peu plus le trafic régional. Dans un même temps, la compétitivité économique s'essouffle faute de disponibilités foncières et de transports efficients. Et la solidarité sociale, elle, s'épuise faute de ressources. Scénario catastrophe ? Le pire n'est pas sûr. Mais il est préférable d'y songer quand il est encore temps.
Ne boudons pas notre plaisir du tramway des maréchaux. Mais n'en perdons pas la raison, le sens des échelles et de la mesure.
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Guy Burgel est professeur de géographie et d'aménagement du territoire à l'université Paris-X et au CNAM