J.P. Huchon : "Un Grand Paris déséquilibrerait les choix de développement économique de l'Ile-de-France"

Publié le par Grand Paris

PRESSE
Entretien avec 
Jean-Paul Huchon, président PS de la région Ile-de-France LEMONDE.FR | 05.03.09 |

J
C : Bonjour, Le comité Balladur propose la création du Grand Paris en supprimant les départements 75, 92, 93 et 94. Comment comptez-vous réagir à cette proposition, à la région, mais aussi au sein du syndicat Paris Métropole ?

Jean-Paul Huchon : Je réagis défavorablement à la création d'un monstre de 6 millions d'habitants et plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires, coupé des départements de la grande couronne et qui accentuera les inégalités entre les territoires de la région, qui a sa cohérence et qui mérite des politiques communes depuis le centre jusqu'à la périphérie de l'agglomération. C'est la reconstitution du département de la Seine que le général de Gaulle trouvait déjà ringard il y a cinquante ans.

Sur le syndicat d'étude Paris Métropole, nous y sommes partie prenante. Il s'agit de définir ensemble des projets communs, par exemple de grandes infrastructures ou de développement économique que la région, les départements, les intercommunalités ou les syndicats spécialisés comme le STIF auront ensuite à réaliser. C'est le lieu où nous pouvons aujourd'hui débattre en brisant les frontières autour de Paris et en donnant sa véritable dimension à la métropole, c'est-à-dire la région. C'est d'ailleurs à gauche comme à droite une institution qui recueille un certain accord. J'en veux pour preuve la décision des Hauts-de-Seine et de Patrick Devedjian d'y adhérer.

Anne F. : En quoi la réforme Balladur compromettrait-elle l' avenir de l'Ile-de-France? L'Ile-de-France est un territoire cohérent dont les politiques sont des politiques de solidarité et d'attractivité.

Jean-Paul Huchon : Il est clair que la présence en son sein d'une énorme communauté d'agglomérations déséquilibrerait les choix de développement économique et, par exemple, de transport ou de logement, et ne me permettrait pas d'arbitrer entre les intérêts légitimes du Grand Paris et de la grande couronne. Or un système de transport, par exemple, doit se concevoir depuis le centre jusqu'à la périphérie, et notre objectif premier n'est pas de renforcer le centre de l'agglomération, mais de mieux desservir le trafic de banlieue à banlieue et le maillage des transports publics.

François : Si une institution du Grand Paris était créée, avec un élu à sa tête, ne craignez-vous pas qu'une rivalité s'installe entre lui et le maire de Paris ? Comment la prévenir ?

Jean-Paul Huchon : Je crains surtout que la création d'une structure complémentaire ne complique le jeu et que le travail des départements, qui est un travail de proximité, dans le domaine social par exemple, ne soit rendu impossible par la création d'une administration tentaculaire du grand Paris.

On peut donner cet exemple caricatural : est-ce le Grand Paris qui devra décider du jour de ramassage des poubelles dans toutes les communes ? Il faut être raisonnable et laisser le maximum d'initiatives aux communes, aux intercommunalités et aux départements. Or le Grand Paris supprime les intercommunalités, alors qu'elles étaient en progression très forte, il supprime les départements, et il crée en effet des rivalités inutiles entre élus locaux, qui avaient pris l'habitude de s'entendre de manière contractuelle. Par exemple, à la région, nous aurons au mois d'avril prochain signé huit contrats avec tous les départements portant sur leurs projets, et pour 200 millions d'euros chacun.

merens0984 : Le projet du Grand Paris ne permettrait-il pas de rééquilibrer l'est et l'ouest de la capitale en transférant les richesses des Hauts-de-Seine vers la Seine-Saint-Denis?

Jean-Paul Huchon : Le transfert des richesses dépend surtout d'une décision politique qui consiste à organiser une péréquation équitable vers les départements et les villes les plus pauvres, à partir des richesses constatées au centre, à Paris et dans les Hauts-de-Seine. Il n'est nul besoin d'ajouter une autorité complémentaire qui, de toute manière, dans le projet Balladur, ne met pas en commun les richesses.

Ce sont d'ailleurs les élus des Hauts-de-Seine qui s'opposent à cette redistribution. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher, sans changer les structures institutionnelles, de décider d'une péréquation beaucoup plus forte, et par exemple d'une taxe professionnelle commune qui profiterait aux secteurs les plus déshérités.

Je reste très favorable au rééquilibrage à l'est de notre région. Dans le schéma directeur de la région, nous avons clairement affirmé cette priorité et décidé de développer de nouveaux pôles au nord et à l'est de la région. Si nous ne faisons rien, c'est clair que c'est la Défense et les boucles sud de la Seine qui bénéficieront de toutes les implantations nouvelles d'entreprises et des meilleurs transports.

Julia : J'ai cru comprendre que le Grand Paris pourrait avoir des compétences en matière de transport, par délégation du Syndicat des transports d'Île-de-France qui serait maintenu. Cela permettrait certainement de régler sur une plus grande échelle les problèmes de transport. Toutefois, cela ne résoud pas pour autant le problème des déplacements en grande couronne. Quel est votre avis sur la question?

Jean-Paul Huchon : Les transports sont aujourd'hui régulés et organisés par le STIF, qui comprend la région et tous les départements. Nous nous sommes efforcés depuis deux ans que nous sommes en charge de donner une priorité aux secteurs les moins bien desservis, qui se trouvent en grande et en moyenne couronnes. Cela a été accepté par tous les partenaires, parce que c'était une volonté commune, toutes nos décisions étant pratiquement prises à l'unanimité malgré la diversité politique des élus du STIF.

Laisser des compétences d'organisation à une autre collectivité à l 'intérieur même du STIF briserait cette cohérence et mettrait à mal cette solidarité. Pour ma part, je ne le laisserai pas faire. La loi donne au STIF les moyens de déléguer certaines responsabilités à des intercommunalités, nous l'avons fait. Mais elle ne doit pas conduire à une rupture dans la continuité du système des transports.

h : Nicolas Sarkozy a reporté sine die la proposition du Grand Paris de Balladur. Un désaveu pour Balladur et une victoire pour vous?

Jean-Paul Huchon : Je me réjouis que cette réforme ne soit pas mise en œuvre aux forceps et contre la volonté de l'ensemble des élus et des populations. Je suis prêt à travailler à de grands projets pour la métropole au-delà du Grand Paris stricto sensu. Je constate que le caractère autoritaire et simpliste de la réforme dite "Balladur", qui s'inspirait d'un projet du sénateur Dallier pour reconstituer le département de la Seine, ne sera pas mis en œuvre.

Pour ma part, je souhaite un bloc de compétences clair pour la région et pour les départements. Pour la région, il faut que ce soit le développement économique, toutes les questions d'éducation, de formation, de recherche et d'innovation. Il est clair que des questions comme la culture, l'action sociale ou les nouvelles technologies doivent rester dans la clause de compétences générale de la région. Je vous donne un exemple : lors de la canicule de 2003, et bien que ce ne soit pas une compétence régionale, c'est la région qui a financé pour plus de 30 millions d'euros le rafraichissement des salles pour l'ensemble des personnes âgées en maison de retraite en Ile-de-France.

Il me semble que les critiques portées au rapport Balladur ont été efficaces et entendues. Pour moi, qui défends depuis longtemps la région comme territoire pertinent de la métropole, c'est un premier succès.

RACHID : J'habite à Creil, dans l'Oise, qui est desservie par le RER D et qui a toutes les caractéristiques d'une ville de banlieue. N'est-il pas logique que le département de l'Oise soit rattaché à l'Ile-de-France ?

Jean-Paul Huchon : Une partie du département de l'Oise connaît des échanges réguliers avec la région Ile-de-France. Et d'ailleurs, nous travaillons sur des projets communs avec la région Picardie. Mais l'essentiel, c'est de consulter les habitants de la Picardie sur le devenir de leur région. Pour ma part, je n'ai aucun désir d'annexion de nouveaux départements à ma région. Elle a déjà 12 millions d'habitants et elle est parfaitement viable. Je note qu'il y a une forte réaction dans l'Oise et en Picardie contre le rattachement à l'Ile-de-France, il faut en tenir compte.

valrap : Il ne faudrait pas que la réforme Balladur pour l'avenir de l'IDF fasse oublier le projet OIN du plateau de Saclay. Pouvez-vous intervenir pour que Christian Blanc lui-même rencontre le collectif des associations dénommé Colos (Collectif OIN pour Massy, Palaiseau, Saclay, Versailles et Saint-Quentin-en-Yvelines). Son projet reste complètement secret, comme lui d'ailleurs...

Jean-Paul Huchon : Je partage totalement votre critique de l'action du secrétaire d'Etat, dont je voudrais vous dire qu'il n'a pas daigné me recevoir depuis dix mois. Je vais intervenir pour vous auprès de lui, mais je crains qu'il n'en tienne pas plus compte que de ce que je répète depuis maintenant plusieurs mois dans la presse. Il est inconcevable qu'un ministre chargé du suivi d'une région n'ait aucun contact avec elle. A vrai dire, ce comportement est tellement aberrant que le premier ministre lui-même a dû à plusieurs reprises le sermonner et lui demander de nous recevoir. Jusqu'ici, cette objurgation n'a pas eu de suite.

gregdemanteslajolie : Par rapport aux revenus moyens rencontrés en banlieue lointaine, que pensez-vous faire pour que le prix des transports soit moins important ? Par exemple sur un salaire net de 1 200 euros, 120 euros par mois est un budget tres important.

Jean-Paul Huchon : Nous avons pris plusieurs décisions en matière de tarification, et notamment la suppression des zones 6 à 8, qui a permis de baisser notablement le maximum payé en Carte orange. Par ailleurs, pour les personnes économiquement ou socialement fragiles, nous avons ouvert la gratuité pour les RMistes et une réduction de 75 % pour les précaires. 1 300 000 personnes sont concernées, et cela, au surplus, permet de baisser la fraude. Enfin, nous finançons 50 % de la carte Imagin' R.

Pour l'avenir, nous devrions surtout augmenter l'offre, la fiabilité, la ponctualité, le confort des transports publics. Chaque fois que l'on baisse les tarifs, c'est une perte de recettes importante. Je dois tenir compte aussi de l'effort que je demande dans ces cas aux contribuables, et il faut un bon équilibre entre le financement des entreprises (environ 40 %), des usagers et des contribuables. Le prix du transport en Ile-de-France est notablement moins élevé que dans d'autres capitales européennes, mais là où vous avez raison, c'est que si le service est moins bon, il nous faut soit baisser les tarifs, soit améliorer le service, et c'est le choix que nous avons fait.

p : Le projet de Arc express de la région et celui de rocade en grande banlieue de M.Blanc reproduit dans certains journaux ne semblent pas du tout compatibles. Faut-il en privilégier ou faire en sorte qu'ils s'articulent?

Jean-Paul Huchon : Arc Express est soutenu par la région, par les départements concernés (92, 94, Paris) et aussi par l'Etat, qui l'a inscrit avec nous au contrat de projet Etat-région. C'est un investissement considérable, mais utile, qui créera une véritable rocade de transport banlieue-banlieue, notamment dans les zones qui ont été récemment et fortement urbanisées. Le dossier est lancé, nous allons ouvrir le débat public. C'est le STIF qui prendra la décision dans quelques semaines ou quelques mois au plus.

Le projet dit "Blanc", je ne le connais pas, sauf par la presse. Il est beaucoup plus éloigné de Paris qu'Arc Express, et il ne dessert que deux ou trois pôles d'activité économique, en faisant l'impasse sur l'urbanisation et sur les populations qui souffrent de temps de transport trop longs.
Les usagers de transport comme ceux de la ligne 13, comme ceux du RER A, comme ceux du RER B ou D, n'ont pas le temps d'attendre quarante-cinq ans, comme le propose M. Blanc, pour une amélioration réelle de la qualité de leurs transports. Je reste donc fidèle au projet que nous avons défini ensemble, avec tous les acteurs.

François : Dans Le Monde, Bertrand Delanoë propose que la construction d'infrastructures et de logements - sociaux notamment soit confiée à une institution représentative de l'agglomération et non plus des communes. Qu'en pensez-vous?

Jean-Paul Huchon : Nous avons proposé à la région de créer sur le modèle du STIF un syndicat du logement (SLIF) qui permette de mutualiser et de mettre en commun toutes les ressources financières en faveur du logement, et notamment du logement social, mais aussi d'être doté de pouvoirs pour obliger les maires qui ne respectent pas la loi SRU sur le logement social à construire. Ce syndicat doit avoir une dimension métropolitaine. La région n'en exige pas la majorité ni la présidence, mais il faut que tous les acteurs - agglomérations, départements, ville de Paris, régions, bailleurs sociaux - en soient membres, et membres actifs. On ne peut pas tolérer qu'il reste encore près de 400 000 personnes mal logées en Ile-de-France.

hop : Face à la crise sociale, que peut faire la région ?

Jean-Paul Huchon : Deux types d'actions sont mises en œuvre dès maintenant par la région. Un appui aux petites et moyennes entreprises pour leur faciliter l'accès au crédit et garantir leur financement auprès des banques. Cela représentera près de 600 millions d'euros cette année. Et deuxièmement, un effort de formation et de sécurisation des parcours professionnels, en particulier dans les zones en difficulté ou les filières qui rencontrent le plus de problèmes. Par exemple, la sous-traitance automobile, le bâtiment et les travaux publics.

Nous sommes en train de signer, j'espère fin mars, un accord de relance des actions de formation professionnelle et de reconversion avec le Medef, l'Etat, mais aussi la quasi-totalité des organisations syndicales. Pour le moment, nous attendons la dernière signature, qui devrait être celle de la CGT. Cet accord sera entériné par le conseil régional, si cela est possible, fin mars.

Enfin, bien sûr, nous avons augmenté considérablement notre budget d'investissement pour les lycées, pour le transport, pour la formation, pour la recherche, pour l'université, de manière à soutenir la conjoncture, notamment dans le bâtiment et les travaux publics, et développer les emplois qui y sont rattachés.

tropi : Votre pronostic sur l'issue de la primaire entre Valérie Pécresse et Roger Karoutchi?

Jean-Paul Huchon : C'est très obscur pour moi. Je voudrais être sûr qu'il s'agira d'une vraie primaire et qu'il n'y aura pas d'interférence et de préférence exprimées à l'étage au-dessus.  Je n'ai aucune possibilité de faire un pronostic.

red : Serez-vous candidat à coup sûr aux régionales en 2010?

Jean-Paul Huchon : Je suis pour le moment président de la région la plus importante d'Europe et nous devons faire face à une crise économique et sociale sans précédent. J'ai lancé des chantiers considérables dans le domaine de l'éducation et des transports. Je veux qu'on me laisse travailler. Le calendrier de désignation des candidats sera fixé par mon parti, le Parti socialiste.

Je pense que les Franciliens aujourd'hui sont plus préoccupés de savoir si le système de transport, la question du logement ou l'avenir de leur emploi connaîtront des solutions favorables, et que pour le moment, ils ne sont guère préoccupés par les batailles politiciennes autour de l'élection.


Béatrice Jérôme

Publié dans Région Ile de France

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